Emmanuel Macron à Alger : « Votre génération doit regarder l’avenir » – JeuneAfrique.com

Emmanuel Macron à Alger : « Votre génération doit regarder l’avenir » – JeuneAfrique.com

Emmanuel Macron avec de jeunes Algérois, mercredi 6 septembre 2017. © Anis Belghoul/AP/SIPA

Pour sa première visite officielle en Algérie, Emmanuel Macron n’a pas dérogé à la tradition du « bain de foule » algérois. Mais contrairement à ses prédécesseurs, c’est sans Abdelaziz Bouteflika qu’il s’est plié à l’exercice.

Il était intenable, le président français Emmanuel Macron, arpentant la grande avenue Larbi Ben M’hidi (ex-rue d’Isly) en plein cœur d’Alger. Poignées de mains, embrassades, selfies, échanges vifs et discussions passionnées avec les badauds… Macron a eu droit à son bain de foule algérois, comme tous ses prédécesseurs à l’Élysée. Mais le sien aura été particulier. Pour sa première visite officielle en Algérie après son élection en mai 2017, Emmanuel Macron n’a pas dérogé à la règle qui veut qu’un président français descende dans la rue pour aller au contact des Algériens.

Mais contrairement à Jacques Chirac en 2003, Nicolas Sarkozy en 2007 ou François Hollande en 2012, le président français n’était cette fois pas accompagné par son homologue algérien Abdelaziz Bouteflika, malade et reclus dans sa résidence de Zéralda, sur le littoral ouest-Alger.

Cette-fois, c’est le président du Sénat algérien, Abdelkader Bensalah, qui lui servira de guide. À peine arrivée à la Grande Poste, au cœur d’Alger, après avoir déposé une gerbe de fleurs au Monument des Martyrs, Macron entame une longue traversée de cette grande avenue de la capitale qui porte le nom d’un des plus célèbres combattants de la révolution algérienne.


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Pas de mise en scène

Le parcours est à peine long d’un kilomètre, mais le trajet aura duré presque deux heures. Deux heures à serrer des mains à se faire des crampes. Massés derrière des grillages, des femmes, des enfants et des hommes l’attendent pour le voir, le saluer, le toucher, le prendre en photo ou l’interpeller.

Le cérémonial folklorique et préfabriqué qui accompagne d’ordinaire les présidents français n’est pas de mise cette fois-ci

Une femme crie : « Macron, Macron, Macron.. » Celui-ci s’avance vers elle pour lui serrer la main derrière le grillage. D’autres mains se tendent, il les serre. Sur les dents, la garde rapprochée bouscule les photographes et les officiels. Macron n’en a cure. Comme s’il était électrisé et galvanisé par cet accueil, il fend le mur du service de protection pour aller au contact de cette foule algéroise, massée des deux côtés de l’avenue derrière des barrières de protection.

Des youyous fusent des balcons. Pas de cris, pas de chants, juste quelques youyous qui brisent de temps à autre cet étrange silence qui enveloppe cette artère de la ville d’ordinaire si grouillante à cette heure-ci de la journée.

C’est que, contrairement aux bains de foule auxquels ont eu droit les présidents français à Alger, le cérémonial folklorique et préfabriqué qui accompagne d’ordinaire les présidents français n’est pas de mise cette fois-ci. La foule qui est venue voir Macron ce mercredi n’a pas été « importée » de l’extérieur d’Alger. Contrairement aux années précédentes, il n’y pas le moindre portrait de Bouteflika, pas la moindre photo de lui, pas un seul drapeau n’a été brandi par les badauds qui attendent sur les trottoirs dès potron-minet.

Un élu de la mairie d’Alger acquiesce : « Pour la visite de Hollande, nous avons ramené les foules des autres wilayas (départements) du pays pour servir de décor, dit-il. Cette fois-ci, les gens sont venus spontanément pour saluer Macron. »

« On veut des visas ! »

Grisé par l’accueil, le président français fait la balançoire entre un trottoir et un autre. Un jeune homme crie : « On veut des visas, on veut des visas… »

Macron s’approche de lui et prendre le temps de lui répondre. Il explique ce qu’il n’aura de cesse de répéter tout au long de cette journée : la France continuera à délivrer des visas aux Algériens mais elle n’a « pas vocation à accueillir tout le monde ».


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Comme une rock star, Macron continue sa balade algéroise. Porté par une nuée de caméras et de micros et littéralement quadrillé par ses gardes du corps, il s’avance encore vers la foule. Un membre du protocole français peste : « Ce n’est pas ce qui était prévu ».

Macron n’en a cure. Le président français veut prendre le temps de toucher cette foule et lui parler. Un homme hurle : « On étouffe, on étouffe… » Macron continue une idée sur laquelle il était lancé : « Il faut construire… » L’homme l’interrompt. Hurle encore : « On étouffe ! » Macron ne perd pas son humour : « Mais oui, vous n’avez qu’à vous desserrer. » Il continue sa balade dans la cohue.

Un diplomate français, qui a pourtant assisté à d’autres accueils, lâche avec un sourire crispé : « Je n’ai jamais vu ça. Si ça continue comme ça, on passera toute la journée dans cette rue. Il faudra bien avancer pour ne pas bousculer le programme prévu. » Macron ne l’entend pas ainsi. Lui veut aller au contact de ces Algériens venus le voir.

Casquette vissée sur la tête, un jeune homme se fraye un chemin vers lui pour l’interpeller sur le passé colonial. Un dialogue s’engage entre eux. « Il faut que la France assume son passé colonial vis-à-vis de l’Algérie », lui dit-il. Plutôt que de le rabrouer, Macron veut expliquer sa vision sur cette mémoire qui continue encore de hanter le présent entre les deux pays. « Cela fait longtemps qu’elle l’a assumé », lui dit le président français.

Emmanuel Macron dans les rues d’Alger, ce jeudi 7 décembre. © Anis Belghoul/AP/SIPA

Mais vous n’avez jamais connu la colonisation ! Qu’est-ce que vous venez m’embrouiller avec ça ?

La réponse ne satisfait pas son interlocuteur, qui lui reprocher d’éviter de parler de cette question. Macron s’irrite. Il réplique : « Qui évite quoi ? J’évite de venir vous voir ? J’évite de dire ce qui s’est passé ? Mais il s’est passé des choses, comme je l’ai dit. Il y a des gens qui ont vécu des histoires d’amour ici. Il y a des gens, des Français, qui aiment encore terriblement l’Algérie, qui ont contribué et qui ont fait des belles choses, il y en a qui ont fait des choses atroces. On a cette histoire entre nous mais moi j’en suis pas prisonnier ! ».

Emmanuel Macron demande l’âge du jeune homme. « 25 ans », lui répond celui-ci. « Mais vous n’avez jamais connu la colonisation ! Qu’est-ce que vous venez m’embrouiller avec ça ? Vous votre génération, elle doit regarder l’avenir. »


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La ballade algéroise se poursuit. Une heure est déjà passée depuis son arrivée à la Grande Poste et le président français ne semble pas être pressé d’écourter ce bain de foule sous un soleil éclatant. Le protocole s’impatiente et souhaite que le président se hâte pour arriver à la librairie du Tiers Monde, dernière escale de cette virée.

Mais Macron veut encore serrer des mains, se faire prendre en photo et répondre à ceux qui veulent lui parler. Sous la statue en bronze, imposante, de l’émir Abdelkader, premier chef algérien avoir organisé la résistance contre la présence française en Algérie dès 1830, le président français échange avec des jeunes algériens.

Rencontre avec Kamel Daoud, Boualem Sansal et Ali Dilem

Là encore, il explique qu’il est temps de regarder l’avenir, de le construire entre Français et Algériens, sans occulter les souffrances engendrées par ce passé qui continue de peser autant sur les relations entre les deux pays que sur les générations nées après l’indépendance.

Après presque d’heures de ballade, Emmanuel Macron s’engouffre dans sa limousine blindée pour une rencontre avec des artistes, des écrivains et de jeunes entrepreneurs algériens dans la résidence de l’ambassade de France sur les hauteurs d’Alger.


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Là encore, le président français ne fait pas les choses comme ses prédécesseurs. Il a choisi de déjeuner avec les écrivains Kamel Daoud et Boualem Sansal ou encore le dessinateur Ali Dilem, tous connus pour être des transgresseurs, des voix libres ou des enquiquineurs du pouvoir. Bref, des hommes et des femmes qui pour Macron symbolisent cette nouvelle génération d’Algériens avec lesquels il veut construire une nouvelle page des relations entre l’Algérie et la France.

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